Tuer, chasser et dessiner le temps
Au cours d’une vie qui fut mouvementée, j’ai à chaque instant chassé le temps qui fuyait beaucoup trop vite. Trop d’activités en parallèle, des journées à rallonge, parfois jusqu’à 2h du matin tellement j’étais chargée. Pas une minute pour moi. Tout était programmé instant après minute et moi je fondais et jonglait entre vie professionnelle, familiale et bénévole. Ca a pu durer longtemps, très très longtemps.
Et puis. Chutttttt ! silence. Silence des minutes qui s’égrainent lentement, sans vision précise de l’avenir, sans activité autre que les soins médicaux depuis 2 ans. Au début, j’ai essayé de tuer le temps comme on tue l’animal sauvage qui fuit devant nos pas. Ici,les cents pas, là, des heures à fumer et parler futilités. Je me fous du monde entier disait Edith Piaf… mais toujours pas l’énergie et le temps réel pour affronter mes vrais problèmes. Quoi que… dans ce temps d’infortune, j’ai réussi à divorcer et ce n’était pas un jeu ni une petite chose, ca m’a arraché le cœur. Nouveau temps de digestion et le temps n’a aucun gout dans ces moments-là. L’échéance de la fin de mon travail arrivait à grand pas et pourtant tout allait fort lentement. Il est urgent d’attendre me disait-on alors.
Et puis depuis peu, je n’en peux plus de voir l’aube jusqu’au crépuscule passer, vivre le même jour, toujours. Lever, manger, groupes ou entretien médicaux, manger, après-midi libre (oh merveilleux, pour quoi faire, j’ai peur d’aller dans ma chambre pour aller dormir pour tuer le temps),écrire puis s’arrêter car ca fait trop mal et je manque de concentration, manger comme les poules, fumer avec un café industriel de dixième zone, entretien infirmier quotidien, s’aventurer dans ma chambre pour imaginer une soirée d’écriture en général (enfin jusqu’à 20h, c’est bien assez long) et dormir sans projet, sans espoir d’un autre lendemain
Il n’y a pas si longtemps, j’ai posé un nouveau regard sur le temps, si on peut dire. D’abord y penser et analyser la situation : t’as rien à faire mec, juste te soigner. Mais ca prend quand même pas toute la journée mec ! Pour comprendre, il faut savoir que quand on est en institution, le temps ne nous appartient pas : il faut demander tout, on nous réveille, on doit dormir à un certain moment pas après. Et quand l’angoisse et l’ennui s’en mêlent en plus, une minute semble se traîner comme une calamité. Minute, minute, minute…. Minute, minute, minute….Heure ! minute, minute, minute… Jour ! et on recommence. Certains ici font les couloirs pendant des heures. De tout leur long. Des heures ! J’ai jamais fait ca heureusement. Maintenant, c’est plus possible. Faut une stratégie. Ca va encore durer et je vais crever à ce régime.
J’ai découvert fortuitement qu’en faisant un mandala, ca dessinait le temps qui passait ; en faisant des mots cachés, ca traçait le temps ; en écrivant, ca laisse une trace du temps qui passe. Dessiner le temps. J’aime bien. Finalement c’est pas si mal de dessiner, colorier le temps comme trace. Lorsque je lève les yeux, je dessine du bleu ; lorsque je regarde devant, je dessine du vert, vert espérance, malgré tout ; un peu mélangé de noir je l’avoue ; lorsque je regarde derrière, je dessine du rose car j’idéalise tellement ma vie avant Tchernobyl. Pourtant, c’était comme tout le monde, parfois rose, parfois gris, parfois bleu, parfois vert… et quand je dessine en regardant en bas, je vois aussi du bleu car je suis sur un petit pont en bois entre deux rives et en dessous : le fleuve de la vie.
J’aimerai tellement pouvoir dire comme les compagnons de la chanson : qu’il fait bon vivre quand on revient chez soi, que l’on revoit le toit où vous attends la joie de vivre, après de longues nuits, ah qu’il est bon le jour, le jour de mon retour… J’ai navigué longtemps, je reviens plein d’espoir…. Mais je n’y arrive pas et ca me rend encore plus triste.
Joyeux Noël
Mathilde, 22 décembre 2010
