soeur emmanuelle: le paradis, c'est les autres! révisé
Vendredi 6 février 2009, révisé 4 février 2010
Soeur Emmanuelle: le paradis, c'est les autres!
Ah! Ce petit bout de femme! Une simplicité humaine à décoiffer, un esprit ouvert et en constante recherche
de réponses existentielles, et une palette de mots choisis qui fait vibrer notre conscience... Aujourd'hui, je partage avec toi, lecteur, un passage d'un entretien avec soeur Emmanuelle (Le paradis, c'est les autres) qui m'a profondément touchée:
Question de la journaliste Marlène Tuininga (hebdomadaire La Vie):
"Vous parlez parfois de la pauvreté comme étant le péché du monde. Que voulez-vous dire au juste?"
Soeur Emmanuelle:
"Ce que je veux dire, c'est que le péché du monde, ce n'est ni le péché de la chair ni la drogue, ce n'est pas non plus, même si c'est très grave, l'armement. C'est tout simplement, de laisser
son frère nu. Le Christ l'a bien dit, dans l'Evangile de Matthieu, dans la mesure où "vous avez donné à manger et à boire à l'un des plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait".
On oublie parfois à quel point les Pères de l'Eglise étaient terribles. St Basile, qui fut, au 9è siècle, un des fondateurs du monachisme, n'y allait pas par quatre chemins: "A l'affamé
appartient le pain que tu gardes. A l'homme nu appartient le manteau que recèlent tes coffres. Au va-nu-pieds appartient la chaussure qui pourrit chez toi. Au miséreux appartient l'argent que tu
tiens enfoui. Ainsi en prives-tu autant de gens que tu en pourrais aider."
Encore faut-il accepter de le voir, ce miséreux! je crois que le péché du monde - du monde occidental, en particulier - c'est de ne se préoccuper que du centre, d'ignorer ou d'oublier les pauvres
qui se trouvent en périphérie. De même pour l'Eglise. Certes, depuis le concile Vatican II la situation a changé: de plus en plus de soeurs - pas seulement de ma congrégation - travaillent dans
des quartiers et des villages misérables. mais autrefois, un peu partout dans le monde, une bonne partie des missionnaires se trouvaient concentrés dans les grandes villes comme Alexandrie; en
Haute-Egypte d'où viennent les plus pauvres, ceux que le Christ préfère - les chiffonniers du Caire - notamment - il n'y avait personne. Moi qui m'en rendais compte, je n'arrêtais pas d'écrire à
mes supérieures: "Quand me permettrez-vous enfin de suivre ma vocation et de me consacrer à ceux qui ont le plus besoin de nous?" Il a fallu que j'attende l'âge de la retraite pour que ce vieux
rêve puisse enfin se réaliser."
Alors qu'elle raconte les conditions dans le bidonville des chiffonniers du Caire :
"Ma cabane avait une minuscule lucarne devant laquelle Malaka, chaque jour, versait, avec un couffin, les excréments des cochons qu'on venait enlever une ou deux fois par an [...] Que des hommes,
des femmes, des enfants puissent vivre à longueur de journée, à longueur d'année dans les immondices dont les autres se débarrassent, triant des ordures, respirant des ordures, mangeant des
ordures, entourés de cochons et de vermine qui, eux aussi, se nourrissent d'ordures, c'est difficile à croire quand on ne l'a pas vu..."
Elle décrit sa première nuit au bidonville:
"Pour moi, le premier soir dans ma cabane, j'ai vécu [...] une sorte de plénitude, le sentiment que c'en était fini de tous les manques qui m'avaient taraudée jusque-là. Nuit et jour, j'allais
partager l'expérience de ce que l'humanité compte de plus misérable et de plus méprisé. Il y a une phrase du père de Foucauld qui m'était venue à l'esprit: "Si vous voulez trouvez la dernière
place, vous ne l'aurez pas. Elle a été prise par le Christ. Mais si vous le voulez, vous pourrez prendre l'avant-dernière." Désormais, j'avais l'avant-dernière place qui allait me permettre de
vivre l'incarnation du Christ. J'étais comme un oiseau qui, après quarante ans, volait enfin là où ses ailes avaient toujours voulu le porter"...
Le paradis, c'est les autres. Entretiens avec Marlène Tuininga. Editions J'ai Lu -
Flammarion 1995. Pages 75-76; 80-81.
Mathilde
