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creuser un puits

par mathilde-productions.over-blog.fr

publié dans anciens écrits

Jeudi 19 février 2009 narration inventée


Les bagages sont pesés, l'embarquement est imminent.
Dans une main le passeport et le billet d'avion, dans l'autre l'adresse du  pasteur de Gorom Gorom au Nord du Burkina Faso. Le sourire accroché aus lèvres, le coeur pinçé face à l'inconnu... Eh! les gars, j'ai jamais tenu une pioche ou une pelle de ma vie... et je dois creuser un puit...

Après la fête traditionnelle d'accueil, il a bien fallu se mettre au travail. Je fixais d'un air suspect les outils à disposition: un seau déformé par le poids de son âge, une pioche émoussée et branlant au manche, une pelle rouillée, de la corde raffistolée et quelques pierres. On m'a dit ce matin-là: c'est ici, vas-y, creuse! Nous étions 5 jeunes volontaires pour cette tâche ardue. Le sol était dur, craquelé. J'avais un fort doute quant à la possibilité de trouver de l'eau dans cet environnement hostile mais les ingénieurs devaient bien savoir ce qu'ils faisaient non?

En chanson d'abord, nous nous sommes donné du courage. La chaleur était accablante. Les pioches se heurtaient dans un bruit sourd aux cailloux à peine enfouis sous la croute de la terre desséchée. Les heures passaient, le sol résistait. 18h, le soleil se cache à l'horizon. Un peu de repos. Le bilan de la première journée est difficile à entendre: 3 cm ont été entamés et cédés par le sol aride. Je me couche et pense à l'effort soutenu fourni par rapport au résultat. Je m'endors en pensant au puit terminé.

Les jours suivants m'ont apportées leur lot de découragement de plus en plus grand: le sol est toujours aussi sec et dur qu'à la surface. Il n'y a aucun répit. De plus, maintenant que le trou se forme, il faut descendre, faire des efforts supplémentaires pour creuser puis sortir la terre. Soleil de plomb. Jusqu'à où devrons-nous creuser? nul ne le sait... Les doutes m'envahissent à nouveau: va-t-on vraiment trouver de l'eau ici? Il faut maintenant utiliser le dispositif d'"ascenseur" mis en place pour descendre et faire remonter la terre. Il fait de plus en plus sombre au fond du trou. Heureusement, je manie de mieux en mieux mes outils et les gestes deviennent de plus en plus précis pour évacuer la terre. Les copains m'encouragent depuis la surface. Moi, je me dis: Ouais, ils peuvent bien garder le moral: ils sont en-haut! c'est moi qui suis ici, dans la pénombre, l'effort et le découragement. Je ne sais maintenant plus pourquoi je creuse. Je le fais, c'est tout, mais la motivation m'échappe de plus en plus. 20 mètres... 30 mètres... je n'entends plus la voix de mes camarades. Je suis bien seul. Je commence même à en vouloir aux autres: pourquoi me laissent-ils tous? ils sont bien, ensemble, là-haut à rigoler! Quand je sors le soir, je n'ai vraiment pas envie de rester avec eux. Mon coeur se remplit d'amertume...

48 mètres... je n'ai plus d'espoir. Encore un coup de pioche et j'arrête! Ca sert à rien! tout ca pour rien! Avec la rage du désespoir, je plante violemment la pioche dans ce sol qui me résiste depuis trop longtemps! Et voilà! j'ai fait ma part. Je n'en peux plus, je m'arrête et m'assieds, au bord des larmes...Je jette un dernier coup d'oeil à mon ouvrage, que va-t-il bien se passer quand je remonterai à la surface et déclarerai mon abandon?

Soudain, la terre change de couleur: de sable, elle devient brune... puis noire... j'écarquille les yeux: quelque chose change! Alors je reprends ma pioche et oh! surprise, la terre a capitulé! Mon outil éventre à grands coups mon ennemi. La terre est trempée maintenant. Je crie en haut: Il y a de l'eau! Comme si personne n'avait rien fait pour en trouver! Le seau remonte avec l'étincelle d'espoir et tout le village se rassemble au bord de mon trou. Puis tout va très vite: l'eau, sans qu'on l'appelle, remonte puis envahit le trou et remonte à la surface à la vitesse d'un cheval au galop. Je remonte très vite. L'eau jaillit, l'eau déborde... comme notre joie.

Les jours suivants ont été consacrés à consolider le puit, canaliser l'eau et rendre l'accès facile aux villageois.

Les bagages sont pesés, l'embarquement est imminent. Dans une main le passeport et le billet d'avion retour, dans l'autre une bouteille remplie d'eau du puit de Gorom Gorom au Nord du Burkina Faso... Seul souvenir (mais quel souvenir!) de ma lutte acharnée et de la victoire de la vie sur le désespoir...

A la manière de cette histoire, La Vie nous envoie creuser un puit pour arroser la Terre, dans toutes les situations. Nous passons parfois par des puits dont la terre est aride et hostile. D'abord plein d'espérance, nous nous débattons avec la tâche rude et parfois sans résultat. Nos cœurs doutent de la valeur de notre recherche... Nous doutons même de La Vie...Nous en voulons aussi parfois aux autres de ne pas venir nous aider. Nous leur en voulons de rire et se réjouir ensemble alors que nous souffrons dans notre trou sombre, froid et isolé. Nous nous mettons à l'écart des autres et l'amertume a tendance à vouloir envahir nos cœurs. Au moment où tout espoir nous quitte et que nous sommes prêts à abandonner, dégoûtés, fatigués, déçus, accablés, La Vie est fidèle et répond à nos prières ou espérance et fait jaillir de nos souffrances l'eau vive, source de bénédiction pour nous-mêmes et parfois indirectement pour les autres. Cette eau déborde et bénit autour de nous comme un soleil qui réchauffe. Et elle ne cesse de se renouveler dans la communion avec la Vie et nous, les humains entre nous. Nos cœurs se réjouissent vraiment.

Alors toi, lecteur inconnu, si tu es dans le trou actuellement, seul, abandonné, au froid et sans espoir, donne encore un dernier coup de pioche et surtout fait confiance à La Vie. Si ell t'a demandé de creuser un puits, même si rien en apparence ne t'indique qu'il y aura de l'eau à cet endroit ou plutôt à quelle profondeur elle jaillira, avec quelle énergie et quelles épreuves tu devras traverser pour cela, continue à lui faire confiance: La Vie sait ce que tu fais ici, sur cette terre et, merveilleux, elle te donne les moyens d'y parvenir. Il suffit simplement de faire parfois silence et écouter, observer, être souple et confiant.  

Bonne journée
Mathilde

 

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