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La malédiction de Lachenshaft

http://www.lulu.com/author/content_revise.php?fCID=12186215 

 

Il était une fois il y a bien longtemps un joueur de flûte qui aimait voyager, se balader dans les champs, rencontrer des gens nouveaux, découvrir de nouvelles mentalités, s’inspirer de la nature pour jouer de la flûte.

Il aimait rester quelque temps dans chaque ville ou village qu’il traversait sur son chemin.

 

Un jour, il arriva au pays de Boshen, à l’ouest du continent. Le premier village qui rencontra fut Lachenshaft. C’était un village adossé à la montagne, et dont les maisons avaient l’air de se serrer l’une contre l’autre pour ne pas avoir froid. 

 

Il jouait des morceaux joyeux car partout où il passait, sa joie était contagieuse. Après avoir mangé son dernier bout de pain rassis, il se décida à entrer dans le village.

 

La porte de la «forteresse» témoignait d’une peur de l’inconnu: étroite et fortifiée. Un soldat, les traits fermés, demanda la raison de la visite de l’étranger.

 

  • Je suis un joueur de flûte itinérant et je demande à rester pour quelques temps dans votre ville... qui a l’air fort accueillante. D’accord, il mentait très mal....
  • Et que cherchez-vous en fait chez nous? demanda un peu suspicieux le garde 
  • Je ne cherche rien. J’apporte, répondit le joueur de flûte très sûr de lui et souriant.
  • Mais qu’apportes-tu donc étranger? reprit le garde le sourcil de plus en plus bas. Nous n’avons besoin de rien ni de personne! Passe ton chemin car nous ne voulons pas d’étrangers ici!
  • Me permettez-vous alors de recevoir l’hospitalité pour une nuit? Les loups ont faim à l’extérieur....

 

Un peu rassuré que l’étranger n’insiste pas plus que cela, le gardien du village l’autorisa à entrer, répétant bien juste pour UNE nuit.

 

Le joueur de flûte mis ses bagages sur son dos et entra, joyeux, dans le village.

Les rues étaient basses et chaque maison était bien ordonnée: des balcons fleuris aux fenêtres, des rideaux blancs qui cachait l’intérieur, chacun avait balayé devant sa porte, mais quelque chose lui semblait bizarre. Continuant à se balader dans le village, il constata qu’aucun oiseau ne chantait, qu’aucun bruit n’échappait des maisons... Mais pire: qu’aucun enfant ne riait, malgré leurs jeux à l’extérieur.

 

Toutes les rues se terminaient sur une place qui semblait avoir été abandonnée depuis plusieurs dizaines d’années, voire plus!

 

La place était entourée de platanes dont la taille n’avait plus été faite depuis bien longtemps. Ils ressemblaient à des colonnes romaines déformées entourant l’agora dont les pavés, soulevés par la terre et l’herbe sauvage, donnait à cet espace un air de ruines gréco-romaines... Le lierre, le gui, et toute sorte d’autres mauvaises herbes envahissaient aussi bien le sol que les platanes.

 

Au centre, comme une sorte d’autel étrange, fendu en deux par son milieu... Le joueur de flûte s’approcha de la table, avec une curiosité amplifiée: une place de village abandonnée, un autel qui, visiblement, a servi pour des sacrifices; probablement des animaux sacrifiés pour apaiser les cieux inconnus du joueur.

  • Etrange, étrange! se dit le joueur de flûte en caressant sa barbe. C’était comme s’il devait découvrir un mystère longtemps enfoui dans les mémoires des habitants de Lachenshaft. Mais pour lui, étrange n’était pas synonyme de peur, plutôt un bon goût de défi! 

 

Il choisit de passer la nuit dans une haie bien fournie, pour se protéger en cas de pluie. Sa paillasse déroulée, installé, il senti que quelqu’un l’observait. Il remarqua deux petits yeux, puis quatre...

 

  • Bonjour les gamins, dit-il habitué à être surveillé.
  • Comment? Vous n’êtes pas encore couchés, ajouta-t-il sur un ton volontairement sévère.
  • Ben... heu... entendit-il à quelques mètres de lui. Puis plus rien. Quelques chuchotements plus tard, il sortit une dizaine d’enfants curieux de la présence de cet étranger.
  • Bonsoir M’sieur! répond le plus courageux d’entre eux.

 

Le joueur de flûte fut scruté sous tous les angles. C’est qu’il n’avait pas l’air très... enfin euh... riche quoi. Un simple pantalon usé, raccommodé de toutes parts et une «chemise» taillée grossièrement dans un bout de jute. Son pauvre bagage rudimentaire parlait tout autant de sa condition: un baluchon en drap de lin, dans lequel se trouvait une paillasse tressée il y a bien longtemps.

 

  • Eh les enfants, vous voulez que je vous joue un peu de flûte?

 

En guise de réponse, les gamins se mirent en rond autour de lui et firent mine d’attendre. Il leur joua une bonne partie de son répertoire. On pouvait deviner du plaisir dans les yeux des gamins mais aucun ne sourit ni ne rit. 

 

  • Dites-moi les enfants, c’est interdit de rire ici?

 

Le plus hardi, se tournant dans tous les sens pour s’assurer qu’aucun adulte n’écoutait, répondit:

  • M’sieur, on n’a jamais eu le droit de rire ici, c’est IN-TER-DIT, chuchota-t-il
  • Pourquoi? demanda le joueur de flûte.
  • C’est interdit, c’est tout. Nos parents, nos grands-parents et nos arrières grands parents et même plus loin (l’enfant baissa la tête) n’ont pas pu rire non plus.

 

La conversation se stoppa net sur ces paroles. Un adulte arriva et les enfants se diluèrent dans la nature comme du sucre dans du café. Celui-ci, hypocrite, s’enquit de savoir si l’hôte était bien installé puis, par un regard circulaire, fit bien comprendre aux enfants qu’ils n’avaient pas intérêt à approcher l’inconnu. Ses pas résonnèrent sur les pavés de la place puis plus un bruit.

 

La nuit était tombée. Le joueur de flûte décida de s’enquérir de ce mystère dès le lendemain et s’endormit aussi paisiblement que possible.

 

Le lendemain, le joueur de flûte fut brutalement réveillé aux aurores par le gardien de la porte. Celui-ci voulait qu’il eut disparut avant le lever des habitants. 

 

Comment faire alors pour rester? Pendant que le garde relâchait sa surveillance, iil tomba volontairement dans un trou tout proche et se fit très mal à la jambe. Le gardien, n’y voyant que du feu s’enquit de l’état du voyageur et constata lui-même qu’il ne pouvait pas partir dans cet état. Il le transporta dans la maison du «médecin-sorcier» du village. Après quelques incantations, il lui mit une attelle à la jambe et lui donna deux bouts de bois en guise de cannes pour marcher.

  • 3 jours de repos complet lui seront nécessaire, dit le médecin-sorcier au garde bien embêté. Il ne pourra repartir que dans une semaine au minimum.

 

On l’installa dans une grange avec les animaux. Là, au moins, il aurait chaud sans bouger trois jours. 

Il devint très vite en quelques jours l’attraction du village: un étranger peut rester, il a peut-être des choses à raconter, c’est peut-être un conteur? 

Et effectivement, cloué au lit, le joueur de flûte alterna entre la musique et les contes des pays lointains. Les gens étaient fascinés par son entrain et sa bonne humeur, mais restaient impassibles alors que d’autres auraient rit aux éclats. Les enfants étaient son principal public car les adultes avaient peur. 

Il se dit que peut-être, s’il rassemblait le village sur la place, cela ferait du bien à tous.

Alors il annonça que dans 3 jours, il ferait un spectacle et fit colporter la nouvelle par les enfants du village. Il se prépara aussi bien que possible avec sa jambe qui lui faisait mal et demanda un peu d’aide aux enfants pour animer la place. Chacun et chacune y mit du sien pour faire des guirlandes et des décorations, etc. Mais la place resta misérablement misérable, malgré tout. 

Le soir venu, tout était prêt. Les enfants étaient aux premiers rangs et... personne n’est venu. Personne.

 

  • Ce n’est pas grave, se dit-il, je fais quand même mon spectacle, pour les enfants...

 

Et de tours de magie en pitrerie musicale, le joueur de flûte permit aux enfants d’être bien, détendus. Mais aucun ne pouffa de rire. 

  • Triste soirée, se dit-il. Et en plus, il avait très mal à sa jambe. Il espérait que quelques adultes avaient écouté ou regardé depuis leur fenêtre...

 

Après les 3 premiers jours passés immobiles comme prévu, il allait dans les rues du village, à la recherche du mystère disparu. Car ici, tout le monde refusait d’en parler ou disait ne pas s’en souvenir. Tous le monde avait peur de quelque chose sans savoir exactement quoi. Tous? Sauf une très très vieille dame qui connaissait l’histoire du village comme sa poche. Carmine s’était retirée dans les maisons d’en-haut et ne désirait parler à personne. Le joueur de flûte avait été informé que Carmine était la gardienne de l’histoire mais il recevait toujours la même réponse: ce n’est pas la peine de lui demander quoi que ce soit: elle est muette depuis sa tendre enfance.

 

Mais un soir, Carmine vint le voir en cachette et s’installa auprès du feu. Elle regardait uniquement le feu et fit comme si l’homme n’était pas là. Il se passa un temps interminable avant qu’ elle ne commençe lentement une étrange histoire, comme si elle la livrait pour la première fois. 

  • Il y a fort longtemps dans notre village vivait un sorcier très puissant, Eusébius. Petit à petit, il devint aussi le chef du village. Normal: il était quasi vénéré de tous ici. Il ordonna qu’on reconstruise le village pour que chaque rue se termine sur la place publique, haut-lieu où il faisait ses sacrifices en présence de toute la population. Au début, ses prédictions et ses bénédictions retombèrent sur tout le village et tout le monde en bénéficiait largement. La vie était tranquille et heureuse à Lachenshaft.
  • Mais en vérité, chacun tremblait à son passage sombre comme son ombre. Et puis un jour, ce fut le drame. Eusébius fut en colère car une personne n’avait pas fait ce qu’il avait demandé. Il punit sur le champ la personne en la rendant aveugle. La joie quitta progressivement le village, remplacée par la peur et la colère. Puis ce fut une seconde personne qui fut maudite en perdant la parole. Puis une troisième et une quatrième. Eusébius fut tellement en rage de voir qu’on ne lui obéissait plus et que c’était de plus en plus généralisée à ses propres règles qu’il quita le village en invoquant tous ses dieux. Ceux-ci, en guise de réponse détruisirent la table de sacrifice et mirent le feu à la place. Il partit hors de lui mais content de la «punition» infligée au village.

 

  • Quelle punition fut infligée au village alors?

 

Le joueur de flûte n’osait presque plus respirer de peur d’effaroucher Carmine. Il touchait presque son but, elle seule conservait ce secret ancestral...

 

  • En quittant le village,il maudit le village connu à des lieues à la ronde pour être le plus joyeux, accueillant et aimant rire. Dès ce moment, plus un seul animal de la région ne pourrait chanter ou s’ébattre en paix, plus aucun villageois ne pourrait rire ou sourire  - comme une capacité perdue -  et ce jusqu’à ce que...

 

  • Jusqu’à ce que quoi? demanda-t-il impatient.

 

Carmine n’ouvrit plus la bouche dès ce moment-là. Elle se leva tranquillement, toujours sans regarder le joueur de flûte et remonta dans sa maison.

Le joueur de flûte resta perplexe bien longtemps: il avait la moitié du mystère, mais surtout, il lui manquait la solution pour défaire la malédiction. Que faire? Il regardait crépiter le feu tout en réfléchissant. Quelques enfants s’approchèrent de lui.

 

  • Dis-nous, ton spectacle était fantastique. Ne peux-tu recommencer une fois, rien qu’une fois encore jouer et nous faire danser tous ensemble avec nos parents?
  • Je veux bien petit, dit-il en secouant la petite frimousse, mais personne n’a envie de se déplacer, ni de chanter, ni de danser. Comment  les entrainer à un spectacle dont ils ne veulent pas?
  • Et si nous et toi remettions à neuf la place du village pour qu’elle soit accueillante et joyeuse? Nous sommes nombreux et pouvons le faire en 3 jours puisque après, tu dois partir...

 

Le joueur de flûte regarda l’enfant enthousiaste et à cause de lui accepta sa proposition. Tous les gamins se mirent au travail.

 

Cette fois-ci, ce fut une remise à neuf complète de la place. L’étranger fit savoir à tous qu’avant de quitter le village, il voulait remercier chacun pour son hospitalité en faisant un spectacle sur la toute nouvelle place. Beaucoup furent intrigués par ce projet gigantesque en si peu de temps. Alors certains décidèrent même de donner discrètement un petit coup de main. 

 

Il fallait redresser la table de sacrifice et la faire tenir, même fendue, sur son socle en bien mauvais état. Il fallait entièrement désherber la place et remettre les pavés. Le travail fut difficile et rude pour tous, mais particulièrement pour le joueur de flûte avec sa jambe souffrante. Il restait la décoration et la taille des platanes. Aucun enfant ne pouvait faire cela.

 

Alors courageusement, il monta dans le premier arbre et avec une faucille coupa les branches folles pour lui rendre sa forme. Un habitant, voyant le courage et la peine que se donnait l’étranger pour son village pris sa place, puis un second et un troisième et la place fut nette pour la représentation du soir même! 

 

Le joueur de flûte était très fatigué. Il alla se coucher dans l’herbe un peu plus loin. Il réfléchit à ce que Carmine avait dit: jusqu’à ce que... quoi? Il avait maintenant ce village sur son coeur mais ne savait pas comment l’aider et il devait jouer ce soir... avec sa jambe qui lui faisait mal et un tout petit moral. Il allait partir demain sans avoir pu aider Lachenshaft. Il regarda le ciel et demanda silencieusement une solution, une solution... Il but une gorgée d’eau dans sa gourde en peau de chèvre et s’encouragea. 

 

Le soir venu, le joueur de flûte était prêt. Il appela tous les enfants comme la première et ils se mirent impatients autour de lui. Il s’était cette fois installé sur la table réparée. Il commença son spectacle mais aucun adulte ne pointait son nez alors il arrêta net et dit:

 

  • Oyez, oyez, bonnes gens de Lachenshaft. Je connais le secret qui vous empêche de rire. Venez au spectacle et vous saurez.

 

Puis il reprit et ce qu’il espérait se produisit: les gens, trop intrigués par cette nouvelle s’approchèrent de la place et s’assirent. Comme si de rien était, il continua car il voulait voir TOUT le village. Carmine descendit aussi et s’installa, ce qui motiva ceux qui étaient encore réticents. Si Carmine est là, c’est que ce petite bonhomme étranger disait vrai.

 

Il s’arrêta à nouveau et dit:

  • Avez-vous entendu parler d’Eusébius, le sorcier?

 

Certains tremblèrent. D’autres étaient juste intrigués. Certains connaissaient la vérité, d’autre attendaient une réponse à des questions en suspens depuis des générations, mais tous voulaient retrouver l’entrain qui faisait la renommée du village.

 

  • Eusébius a régné trop longtemps avec sa malédiction. Il ne voulait plus que vous riiez sous peine d’être maudit. Il y a une solution et seule Carmine détient la réponse. Demandez-lui si ce n’est pas vrai!

 

Une rumeur monta depuis les spectateurs et tous se tournèrent vers Carmine qui restait de glace mais approuvait avec la tête. Puis ce fut une sorte de terreur  qui remplissait les rangs: ce joueur de flûte était-il sorcier lui aussi?

 

  • Non, répondit-il je suis un simple joueur de flûte. Mais de ma vie entière d’errant, je n’ai vue un village entier privé de rire ou de joie.Je suis resté quelques jours avec vous et, même si personne ne s’est plaint, j’ai senti la souffrance chez vous de ne pas pouvoir vous réjouir. Carmine m’a raconté une partie de l’histoire mais ne m’a pas donné la solution pour vous délier. 
  • Carmine, je vous invite à venir donner la clé de l’énigme.
  • Non, dit Carmine qui s’était approchée de la table. Je ne peux pas. Les choses doivent, selon la malédiction, se faire selon le plan d’Eusébius. Si je parle, nous ne serons pas libres. Une lueur d’espoir pointait cependant au coin de ses yeux.

 

Pour détendre l'atmosphère pesante, le joueur de flûte joua des musiques gaies et entrainantes. Les enfants se levèrent et firent une ronde autour de la table. Plus il jouait et plus les enfants avait du plaisir et plus il jouait, plus les adultes regardaient le spectacle avec des yeux rieurs. Puis le chef du village se leva lui aussi et entraina sa femme dans la farandole. A son exemple, plusieurs villageois bien placés se levèrent et en firent de même. Les enfants commencèrent à rire et personne ne les en empêcha en ce soir très particulier. D’autres, réticents et craintifs, regardaient la scène d’un très mauvais oeil: ils n’allaient pas avoir encore une nouvelle malédiction à cause de cet étranger bizarre tout de même!

 

Mais le vent de la danse finit par s’amplifier et finalement, tout le village était debout autour de l’autel à danser et à chanter, comme autrefois. On entendait fuser des rires de partout. Le joueur de flûte savait qu’il ne devait pas s’arrêter mais sa jambe lui faisait tellement mal qu’il finit par faire une pause. Tout le monde reprit son souffle et c’est là que Carmine intervint en montant sur l’autel à côté de l’artiste:

  • Jusqu’à ce que.... un étranger réussisse à faire danser tout le village autour de l’autel de la place....

 

Un grand silence s’établit.

 

  • Le sorcier était convaincu que personne ne viendrait et encore moins remonterait la place du village comme vous l’avez si courageusement fait, malgré notre attitude déroutante et votre jambe blessée.

 

Un nouveau silence s’abattit sur la place.

 

  • Joueur de flûte étranger, vous venez de nous délier de la malédiction du sorcier, dit le chef du village.

 

Des éclats de voix et de rires, des soupirs soulagés et des émois montèrent et se mêlèrent dans la nuit paisible. Les oiseaux reprirent leurs chants mélodieux.

 

  • Désormais étranger, vous ne l’êtes plus chez nous dit le chef du village. Revenez quand vous voulez ou installez-vous à votre aise. Mais on ne vous appellera plus joueur de flûte, mais joueur de rires.

 

 

 

Mathilde, avril 2011